17.
Effraction
Août 1999
Aujourd’hui, Beck a réussi à nous contacter. Dès que j’ai vu son visage dans ma lueg, j’ai su qu’il s’était passé quelque chose. Mais jamais je n’aurais pu imaginer un tel drame.
Linden est mort, nous a dit Beck, en essayant d’invoquer des esprits maléfiques. « Il a fait appel au côté obscur pour qu’il l’aide à vous retrouver », a-t-il ajouté sans ménagement.
Déesse, qu’ai-je donc commis ? J’ai abandonné mes quatre enfants, et l’un d’entre eux est mort par ma faute. Je ne savais pas que l’on pouvait souffrir à ce point.
Maghach
* * *
Une fois dans ma voiture, j’ai essayé de faire des exercices respiratoires pour me relaxer. Cela ne veut rien dire, ai-je tenté de me rassurer. Ce n’est qu’un sac plastique.
C’est ça, m’a répondu une petite voix, comme si Stuart Afton était du genre à fréquenter Magye Pratique.
Vingt minutes plus tard, j’étais de retour devant la maison cossue de l’homme d’affaires. Qu’est-ce que je fais là ? Comment vais-je prouver quoi que ce soit ? me suis-je demandé.
En voyant les bennes à ordures alignées le long du trottoir, je me suis dit que je pourrais peut-être y découvrir quelque chose.
Je suis descendue de voiture à toute vitesse et j’ai ouvert la première poubelle. La puanteur m’a fait reculer.
Pour éviter d’avoir à fouiller là-dedans, j’ai fait appel à mes pouvoirs. Je cherche quelque chose de magyque, ai-je pensé en posant les mains sur le sac-poubelle du haut. Un objet manipulé par un sorcier. Déesse, guide-moi. J’ai senti des picotements au bout des doigts et j’ai aussitôt déchiré le sac noir.
La première chose que j’ai vue, c’est le sac plastique vert avec des poignées argentées qui portait sur le côté le logo de Magye Pratique. Une petite carte y était attachée : « Ceci est pour vous, disait-elle. Vous savez pourquoi. » Signé : « Alyce ».
J’ai laissé tomber le paquet comme s’il m’avait mordue. Des muffins faits maison s’en sont échappés et ont roulé sur la neige.
Une voiture grise s’est arrêtée à mon niveau. Une fois de plus, Hunter m’avait retrouvée.
— Morgan, qu’est-ce qui se passe ? m’a-t-il demandé par la vitre baissée.
— C’est impossible, ai-je soufflé, le cœur gros.
Je n’arrivais pas à y croire. Si Alyce était la coupable, alors, tout ce que je croyais savoir s’effondrait. Et je ne pouvais faire confiance à personne.
— Grimpe dans la voiture, m’a-t-il ordonné.
J’étais si abasourdie que j’ai obéi sans réfléchir. Alyce ? Dans ce cas, c’était une menteuse hors pair tant elle avait été convaincante lorsqu’elle avait déclaré que personne ne devait se frotter au côté obscur. J’ai regardé Hunter sortir du véhicule pour ramasser le sac et les muffins. Il les a reniflés avant de les remettre dans la benne.
— Ils ne sont pas ensorcelés, a-t-il déclaré en remontant dans la voiture.
— Qu… quoi donc ?
— Les muffins, le sac, la carte. Alyce n’a rien à voir là-dedans. Elle avait dû les envoyer à Afton pour le remercier de son geste.
Je me suis affaissée sur mon siège, soulagée.
— Toi aussi, tu commences à soupçonner David, n’est-ce pas ? Sinon, tu ne serais pas revenue.
— Je… je ne sais plus quoi penser.
— Je suis allé voir Afton, à l’hôpital de Red Kill.
Je n’ai même pas voulu lui demander comment il était parvenu à entrer dans sa chambre alors qu’il n’était pas de la famille.
— Apparemment, la gouvernante a expliqué aux médecins qu’avant son attaque, il avait un comportement étrange depuis plusieurs jours. Pourtant, médicalement parlant, rien ne l’explique. Quand je l’ai vu, il baragouinait tout seul dans son lit.
— Et que disait-il ?
— Il répétait : « J’ai fait ce qu’ils voulaient, pourquoi est-ce que cela continue ? »
— Ça ne prouve rien, me suis-je sentie obligée de répondre. Il pouvait parler de son travail ou d’autre chose…
— Ce n’est pas tout. Tu te souviens de la présence maléfique que tu as perçue au garage ? Puisque la carrière d’Afton est juste à côté, ce n’était peut-être pas toi que cette présence pourchassait, mais Stuart Afton !
— Oh !
Je ne savais pas si je devais me réjouir ou m’inquiéter. Bien sûr, l’idée que je n’étais pas en danger me rassurait. Cependant, si Cal n’y était pour rien, alors, Hunter avait raison depuis le début et David…
— En fait, a-t-il poursuivi, je me rendais à son bureau. En cours de route, j’ai senti tout à coup que tu avais besoin de moi.
— Pas du tout, ai-je sifflé. J’étais sous le choc, parce que je pensais qu’Alyce… enfin bref. Bon, je t’accompagne.
— Quoi ?
— Au bureau d’Afton. Ça me concerne autant que toi.
— Très bien, a-t-il soupiré après une pause. De toute façon, tu serais capable de me suivre même si je te l’interdisais.
— Tu commences à me connaître, on dirait, ai-je rétorqué en souriant.
J’ai regagné ma voiture et je l’ai suivi jusqu’à bon port. Lorsque nous sommes arrivés devant les bureaux, qui étaient fermés le samedi, Hunter m’a annoncé qu’il comptait y pénétrer pour chercher des traces de magye.
— Tu veux dire que tu vas entrer dans ce bâtiment par effraction ?
— Oui, c’est une manière de voir les choses…
— Laisse-moi deviner, en tant que Traqueur, tu bénéficies d’une sorte de passe-droit magyque qui t’autorise à enfreindre la loi des simples mortels ?
— Exact ! s’est-il exclamé en m’adressant un grand sourire. Tu peux rentrer chez toi si tu veux, je te rappelle que je ne t’ai rien demandé.
— Je te suis, ai-je insisté en levant les yeux au ciel.
— OK, mais n’oublie pas qui commande ici…
— C’est ça…
Il s’est mis à murmurer une incantation tout en traçant des runes et d’autres sceaux dans l’air.
— Je tisse une illusion, m’a-t-il expliqué. Les gens ne nous verront pas, ils croiront apercevoir autre chose, un chat, une affiche ou un pot de fleurs, n’importe quoi.
J’étais à la fois impressionnée et jalouse. Décidément, il me restait beaucoup à apprendre…
— Très bien, tu vas pouvoir m’aider. Une alarme est reliée à cette porte. L’électricité n’est qu’une forme d’énergie. Concentre-toi sur ta propre énergie, puis projette-la à l’intérieur pour repérer le système de sécurité et le neutraliser.
— Et si je me trompe ? Et si je fais disjoncter tout le quartier ?
— Ne t’inquiète pas, ça va bien se passer.
J’ai suivi ses instructions à la lettre. Pour la première fois, je ne guettais pas une énergie vivante, émanant d’un être humain ou d’un autre organisme. Je devais chercher des courants électriques dépourvus de personnalité et donc difficiles à trouver.
Au début, je n’ai perçu qu’un grand vide à l’intérieur du bâtiment. En insistant, j’ai fini par localiser un léger courant énergétique qui suivait le pourtour de l’immeuble et passait devant toutes les portes et fenêtres : je sentais qu’il avait été conçu pour se faire discret… jusqu’à ce qu’on le brise et qu’il déclenche l’alarme. Dans un bureau, j’ai identifié d’autres types d’énergie : un détecteur de mouvements à ultrasons et un détecteur de chaleur à infrarouge.
— Alors ? s’impatientait Hunter.
— C’est trop cool ! ai-je murmuré.
— Tu dois trouver le système de surveillance, m’a-t-il rappelé.
Une nouvelle fois, j’ai projeté mon énergie à l’intérieur et j’ai localisé le panneau de contrôle du système de surveillance au sous-sol. Concentrée comme jamais, j’ai laissé mon esprit l’examiner, à l’affût d’un schéma que l’on avait répété encore et encore.
— Six, deux, sept, trois, zéro, ai-je annoncé. C’est le code pour désactiver l’alarme.
— Génial ! s’est réjoui Hunter avant de taper les chiffres sur le boîtier près de la porte.
Nous avons entendu un petit « clic », puis nous sommes entrés. Hunter s’est dirigé vers le grand bureau du fond : celui d’Afton. Il a inspecté la pièce avant de sortir de sa poche son athamé. La garde, au design simple, était ornée d’un unique saphir bleu sombre. Il a pointé la dague vers la table de travail, où est apparu un sceau lumineux de la couleur du saphir.
Il l’a ensuite tendue en direction du fauteuil, où Hagel, la rune du chaos, s’est affichée. Puis Nyd, la rune de la restriction, a brillé au-dessus de la porte. Je n’ai pas reconnu les autres.
— Celles-là, on les utilise pour désigner une cible, m’a-t-il expliqué. Tu persistes à croire que la magye n’a rien à voir là-dedans ?
— Non, mais nous ne savons pas encore qui a tracé ces sceaux.
— Ah oui ?
Il a brandi son athamé au-dessus d’une rune et a clamé :
— De quel clan viens-tu ?
L’image d’un cristal taillé a scintillé au-dessus du sceau.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Le symbole des Burnhide, a-t-il répondu sans le moindre triomphalisme.
— Oh, non ! ai-je soupiré, l’estomac noué.
— Cela ne constitue pas une preuve absolue. David ne doit pas être le seul Burnhide des environs. Tu savais que, lorsqu’un sorcier jette un sort, il laisse sa signature ? C’est comme une sorte d’écriture : on peut en reconnaître l’auteur. Dès que je connaîtrai la signature magyque de David, j’aurai une preuve irréfutable.
* * *
Nous nous sommes séparés en sortant du bâtiment. Je suis rentrée directement à la maison, espérant y trouver un peu de calme. Cependant, lorsque j’ai pénétré dans la cuisine, Mary K. m’a accueillie avec une drôle d’expression.
— Qu’est-ce qui se passe ? l’ai-je interrogée en pensant tout de suite à Bakker.
— Tante Eileen vient juste d’appeler. Les mêmes types – ou des copains à eux – sont revenus cette nuit. Ils ont peint des graffitis obscènes sur leur maison.
— Obscènes ? Comme quoi, par exemple ?
— Elle n’a pas voulu me le dire. Alors, je n’imagine même pas…
Je me suis aussitôt sentie coupable de ne pas avoir fini mon talisman à temps.
— Elle avait l’air vraiment bouleversée, tu sais, a ajouté ma sœur. Je crois qu’elle venait de pleurer. En fait, elle voulait parler à maman : elle veut déménager.
— Quoi ? Mais c’est impossible ! Elles viennent à peine de s’installer ! Et elles adorent leur maison !
— Je sais, mais elles préfèrent partir pour la Californie, où les gens sont plus tolérants.
— C’est dingue, tout ça à cause de trois lycéens débiles !
J’ai regardé ma montre. Il me restait plusieurs heures avant d’aller chez Jenna pour le cercle : j’avais donc le temps de finir le talisman de protection. Et de trouver un sort adéquat pour donner à ces abrutis une leçon qu’ils ne seraient pas près d’oublier.